Dark Shadows, par Tim Burton, avec Johnny Depp
Réalisateur très apprécié en France, Tim Burton voit généralement ses films débarquer dans les salles précédés d'une promotion dantesque, à l'image de son récent Alice au Pays des Merveilles. Pour autant, sa dernière création, Dark Shadows, si elle n'a pas manqué d'être relayée par la presse et les distributeurs, s'est faite beaucoup plus discrète. La faute à un box-office en pleine fièvre super-héroïque, et à l'approche du festival de Cannes, qui monopolise bien des attentions. Ajoutez à cela un scénario baroque et inclassable, qui pastiche une mystérieuse série des 60's portée sur le surréalisme, et vous obtiendrez un long-métrage difficilement vendable, dont la bande-annonce pouvait laisser entendre qu'il ne s'agissait que d'une comédie vaguement fantastique. Histoire de remettre les pendules à l'heure, voici donc cinq bonnes raisons de se pencher sur le nouveau Tim Burton.
Le Retour du vampire à l'ancienne
Quoique l'on pense des Twilight et autres Vampire Diaries, leur succès aura fait pas mal de mal de dégâts à l'image du vampire. Affable, diurne, sentimental, adolescent, cruel mais pas trop, le suceur de sang passerait presque pour un teenager comme les autres à en croire Hollywood. Heureusement le grand Tim revient ici aux fondements du genre, dans la plus pure tradition de Bram Stoker. Impitoyable, affamé, élégant, aristocrate, le Barnabas Collins campé par Johnny Depp est également très attaché à sa lignée et à sa terre, qu'il entend bien faire fructifier. Comme tout hémophile nocturne qui se respecte, il dort dans un cercueil, et/ou la tête en bas, et craint terriblement le soleil. On se réjouit donc de retrouver un amateur d'hémoglobine respectueux de ses origines.
On ne change pas une équipe qui gagne
Tim Burton a toujours été extrêmement fidèle à ses collaborateurs, et c'est sans doute là ce qui explique la grande cohérence de ses travaux. La direction artistique, d'une minutie souvent prodigieuse, n'est pas sans évoquer celle de Sleepy Hollow de par sa maîtrise et son souci du détail. Le compositeur Danny Elfman (Les Simpson, Desperate Housewives, Batman returns) est évidemment de la partie et livre un score à la hauteur de sa réputation. Johnny Depp et le metteur en scène se retrouvent pour la huitième fois, et affirment à nouveau leur goût pour les personnages délirants, et les costumes improbables. Qu'il s'agisse d'Edward aux mains d'argent, de Sweeney Todd ou de Charlie et la chocolaterie, les deux compères ont toujours été à l'origine de délires saisissants. Gageons que le rôle principal de Dark Shadows ne fera pas exception, avec ses doigts griffus, son teint d'albâtre, et ses canines proéminentes.
Un casting de haute volée
Chez Burton, les femmes ont souvent été inaccessibles, folles, tentatrices, pures, ou des dominatrices indomptables. Ce sont toutes ces figures que convoque la distribution du film, à travers un parterre d'actrices renversant. Eva Green interprète une sorcière très portée sur la chair, qui brûle de conquérir Barnabas Collins, et faillit bien séduire Johnny Depp au passage. La légendaire Michelle Pfeiffer effectue ici son grand retour sous les traits d'une matriarche en apparence maîtresse d'elle-même, mais gare, le feu rougeoie sous la glace... Muse et compagne du réalisateur, Helena Bonham Carter compose avec délice une psychiatre alcoolique terrifiée par la vieillesse, tandis que la diaphane Bella Heathcote nous charme de sa partition toute de grâce et de discrétion. Mais la véritable révélation du film sera la toute jeune Chloë Grace Moretz, découverte dans Laisse-moi Entrer et Hugo Cabret, et qui se mue ici en adolescente provocatrice et lascive, semant dans le film un trouble et une ambigüité qui achèvent de le distinguer du tout-venant. Vous l'aurez compris, ces dames tiennent la dragée haute à Johnny Depp, qui, une fois n'est pas coutume, n'est pas prêt de faire oublier ceux avec qui il partage l'affiche.
Un humour très noir
Tim Burton s'est également fait connaître pour son sens de l'humour, qui n'hésite pas à marier le grotesque, l'absurde, et un sens délectable du décalage. Ces éléments reprennent ici toute leur place, et l'on songe souvent à Beetljuice. C'est que le pauvre vampire sorti de sa torpeur après deux siècles aura bien du mal à comprendre comment fonctionnent les surprenantes années 70 où il se voit précipité, et devra boulotter quelques hippies avant de saisir les subtilités de la politique moderne. Monstres, freaks et marginaux ont toujours été au centre du cinéma Burtonien, et traités comme des individus à part entière, souvent plus justes et dignes que les véritables humains. Une équation qui prend ici tout son sens, alors que deux parias, une sorcière et un vampire, tentent de trouver leur place dans un monde de plus en plus normé et mesquin.
Une direction artistique à tomber
Comme il l'expliquait lors de sa récente visite à paris, Tim Burton n'est contre toute attente pas un passionné d'images de synthèses ou de fond vert (même si Alice au Pays des Merveilles fit l'erreur de se reposer quasi-exclusivement sur cette technologie), et a privilégié sur Dark Shadows la création de décors réels. Grand bien lui en a prit, tant cette orientation nourrit tout le film, et lui confine la distinction et la classe d'une véritable œuvre de studio, à la lumière fignolée, aux accessoires riches de milles détails, et aux décors pleins de profondeur, de relief, et de passages dérobés. Résultat, l'image happe littéralement le spectateur, et le propulse dans un univers hors du temps, résolument fantastique, invraisemblable, et pourtant d'une réalité stupéfiante.





